Lundi 21 novembre 2016, les élèves d’UPE2A d’Audrey Gelin accueillent au Lycée Pergaud de Besançon, une petite forme, intitulée Que dans le même instant, issue de l’Acte I scène 2 du Misanthrope de Molière, création portée par le Centre Dramatique National de Besançon Franche – Comté, dans le cadre du dispositif « Lycéens et apprentis au spectacle vivant » coordonné par le réseau Côté Cour et initié par le Conseil Régional de Franche – Comté.

Il s’agit pour les élèves allophones plurilingues de découvrir le théâtre « à la française » et d’un point de vue didactique d’acquérir des connaissances littéraires et artistiques et des compétences linguistiques.

Les comédiens Carine Rousselot et Guillaume Clausse après un préambule en langage d’aujourd’hui s’emparent des vers de Molière en incarnant Célimène et Alceste et dévoilent au public allophone, à travers leur jeu, trois mises en scènes différentes de la scène 2 de l’Acte I, réalisées par Denis Loubaton, en mettant dans chacune un accent particulier sur le registre satirique, puis comique et enfin tragique.

Les élèves semblent captivés, mais également étonnés voire déconcertés, notamment lors de la mise en scène dans le registre comique, burlesque par l’emploi de certains accessoires qui, par leur aspect et le jeu des comédiens, font rire certains, tandis que d’autres affichent une mine dubitative.

La représentation se termine sous les applaudissements du public enthousiaste, conscient d’avoir vécu un moment exceptionnel dans la mesure où la plupart de ces élèves assistaient pour la première fois à un spectacle de ce type, avec des comédiens qu’ils peuvent selon les dires d’une des élèves toucher. Ce qui apparaît comme le plus surprenant pour les élèves, c’est la proximité des comédiens.

A l’issue de la représentation, une discussion timide s’engage entre les élèves allophones et les comédiens. Carine et Guillaume les rassurent et les langues se délient en français, en arabe, en anglais, en russe. La solidarité et l’entraide s’expriment naturellement entre les élèves qui n’hésitent pas à traduire ce que veulent exprimer leurs camarades.

Ils ont réussi à percevoir les trois mises en scènes consécutives de la même scène en repérant le premier vers prononcé par Alceste « Madame, voulez-vous que je vous parle net? ». Ils ont su distinguer les trois registres : satirique, comique et tragique, grâce au jeu des comédiens qui les a à la fois fascinés et intrigués. Ils ont parfaitement compris le langage de Molière et surtout son message qui est toujours d’actualité au XXIe siècle. Des sentiments forts, des émotions, des interrogations viennent animer et enrichir le débat.

Pour des élèves issus d’une autre culture, la mise en scène la plus marquante est la dernière qui montre la séparation de deux êtres, un homme et une femme. Ce n’est pas l’amour qui triomphe mais les convictions de chacun des personnages, qui tout en appartenant au même monde ont choisi de s’adapter ou non à leur société.

Alceste choisit de rester misanthrope tandis que Célimène continue de faire bonne figure aux gens qui l’entourent pour se tirer d’affaire.

En se référant aux actions plutôt qu’aux mots, et aux explications données par les comédiens sur la signification exacte du mot «amant» à l’époque de Molière et le rôle que «ces amants» jouent dans le procès auquel est mêlée Célimène, les élèves parviennent petit à petit à définir ce qui se passe entre les deux personnages et à donner un sens à la scène.

Le débat se clôt à la demande du professeur qui souhaite que les élèves, notamment ceux qui ne se sont pas ou peu exprimés disent en un mot ce qu’ils ont ressenti au cours du spectacle.

En voici quelques-uns : asocial– confiance – fidélité – jalousie – trahison – rigoler – nerveux – bonheur – crier – magnifique – malade – gêne – maquillage – sentiment – colère – pleurer – triste – arrogant pour ne citer que ceux-ci. Mais c’est une expression prononcée par un élève plurilingue qui a retenu toute mon attention : « ça suffit ! » at–il rétorqué à la fin du débat auquel il avait bien participé et qui dans son esprit signifiait sans doute : « cette querelle entre deux amoureux qui s’aiment et qui se déchirent au nom des faux-semblants, de l’hypocrisie et du paraître qui règne en maître dans cette société et qui demeure dans l’esprit d’Alceste inacceptable et sans compromis doit cesser ».

Ainsi, par la médiation puissante du jeu, l’universalité des situations et des émotions, la langue de Molière a pu parler et délier l’intelligence et la parole de tous.

Sylvie BARRAND
Chargée de missions CASNAV/DAAC